Ibrahima Mbaye Sopé, comédien : ‘’La télévision tue le théâtre’’

Il est, sans nul doute, l’un des meilleurs comédiens de sa génération. Il est connu et adulé par ses pairs pour son sérieux, son humilité, sa simplicité et son immense talent. Ibrahima Mbaye Sopé eide et soutient les jeunes qui n’ont pas eu la chance de suivre une formation en théâtre. Il est également au service de la communauté rufisquoise, en leur offrant un festival annuel de théâtre. Il profite de cet évènement pour inviter toutes les sommités du 4e art que le public ne voyait qu’à la télévision. ‘’Keeparu Maam’’, nom du festival, est à sa 5e édition, cette année. Ibrahima Mbaye en parle dans cet entretien et en profite pour lancer un message aux autorités du ministère de la Culture et celles de sa ville, Rufisque.

Comment se passe l’organisation de la 5e édition du festival ‘’Kepaaru Maam’’ ?

Le festival va se dérouler du 4 au 6 mai. Cette année, il y a beaucoup d’innovations. On veut amener à Rufisque toutes les sommités du théâtre sénégalais. Pour cette édition, on va essayer de faire plus que les années précédentes. Nous allons, non seulement les faire venir, mais également organiser avec elles une très grande caravane pour sillonner la ville de Rufisque. Nous allons probablement faire un spectacle à la Maison d’arrêt et de correction pour femmes de Rufisque. Nous voulons mener beaucoup d’actions sociales, cette année.

Nous mettons l’accent, cette année, sur les spectacles de rue, à la limite populaire. Je vais confronter toutes ces personnes aux populations. Il y a un spectacle de ‘’Ndawrabiin’’ qui est prévu le samedi, en collaboration avec ‘’Festpenc’’ à Jokkul. On sera également au quartier Nimzatt où prestera l’Ensemble lyrique du Théâtre national Daniel Sorano. A ce festival, sont attendues pas mal de jeunes troupes qui constituent des révélations pour moi. Les sections de l’Arcots (Ndlr : Association des artistes comédiens du théâtre sénégalais) sont invitées. Des gens viendront de Saint-Louis, de Thiès, de Kayar, de Guédiawaye, etc., pour prendre part à cet évènement. Cette année, on a un programme alléchant. Ça promet vraiment.

Vous vous ouvrez à d’autres disciplines artistiques, cette année. Est-ce à dire que ‘’Kepaaru Maam’’ a atteint l’âge mature ?

Tout à fait. Un bébé qui a 5 ans est dans une autre étape de sa vie. Cette année, l’organisation est assez compliquée pour nous, parce que nous sommes dans une phase de consécration, d’affirmation. C’est cette année qu’on verra si, effectivement, on peut tenir ce festival. L’année dernière, on a réussi à organiser l’évènement presque sans faute. Je dis presque, parce qu’une organisation ne peut être parfaite, il ne peut y manquer des couacs. Aujourd’hui, beaucoup de personnes et mêmes d’autres festivals prennent référence sur nous. Cela nous fait plaisir. On est arrivé à un moment où on se disait que cela allait être compliqué, mais on a réussi notre pari. Les gens pensent à ‘’Kepaaru Maam’’.

Pourquoi avoir baptisé cette fête du théâtre ‘’Kepaaru Maam’’ ?

A un moment donné, j’avais senti le besoin d’apporter quelque chose aux enfants de mon quartier. Souvent, les gens m’interpellent et me demandent des nouvelles des comédiens connus et qu’ils souhaitaient rencontrer. A un moment, je me suis demandé si je pouvais joindre les deux choses et arriver à faire quelque chose de concret. Je voulais plus faire plaisir tout de même aux enfants. J’ai demandé à un enseignant de donner des cours du soir, à ces derniers. Je prenais en charge la moitié de la paie. Ce qui était intéressant, en ce moment, c’est que j’ai des amis qui sont des moniteurs diplômés. Je les ai fait venir dans le quartier et on a organisé plus d’une dizaine d’ateliers avec les enfants. Chacun des moniteurs animait un atelier. La maison qui nous accueillait était devenue exiguë.

On a dû trouver d’autres endroits et on a porté notre choix sur des ‘’Kepaar’’ (Ndlr : ombre). On a balayé les espaces choisis et on y a installé des nattes. On a commencé à donner des noms aux lieux choisis. Il y avait ‘’Kepaaru Adja Khar Mbaye Madiaga’’, ‘’Kepaaru Cheikh Sams Mboup’’, ‘’Keeparu El’Hadji Ndiouga Dieng’’, etc. C’est comme ça qu’on a occupé tous les espaces avec des ateliers audiovisuels, céramiques, d’écriture, etc. C’est comme cela que c’est parti. Quand il a fallu faire le festival, on ne pouvait choisir un nom entre tous ceux que portaient les différents espaces. Considérant ces personnes comme des ‘’Maam’’ (Ndlr : grands-parents en langue wolof), on a choisi ‘’Kepaaru Maam’’.

Au-delà du fait de vouloir faire plaisir aux enfants ou d’être rufisquois, qu’est-ce qui a motivé la création de cet évènement ?

J’avais senti le besoin d’apporter quelque chose à ma ville. Tout le monde sait que Rufisque est un berceau de la culture. C’est une ville culturelle. Beaucoup de choses importantes s’y sont passées. Je ne me demande pas ce que ma ville peut m’apporter, mais plutôt ce que moi je peux lui apporter. Je savais qu’un festival d’une telle envergure manquait à la ville de Rufisque. En tant que Rufisquois, je tenais à apporter ma contribution au développement de ma ville. Aujourd’hui, ‘’Kepaaru Maam’’ est inscrit dans l’agenda culturel de la ville de Rufisque, parce que soutenu par la mairie de Rufisque et la commune de Rufisque-Ouest dirigée par M. Alioune Mar. Les gens attendent sa tenue, chaque année. Je suis heureux de voir qu’on draine autant de monde, à chaque édition. Il est très rare de voir au Centre culturel Maurice Guèye une manifestation refuser du monde. Quand on organise, on y arrive. Les deux premiers jours, l’espace ne peut contenir le public. Cela se passe ainsi chaque année. Et le dernier jour, on reçoit également un large public. Je voulais donc faire comprendre aux Rufisquois que je suis un digne fils de cette ville qui évolue dans la culture, dans le théâtre en particulier et il faut que Rufisque y ait une part.

On sent un certain bouillonnement dans le 4e art à Rufisque. Quelle sera la part d’implication des troupes locales ?

Dans le comité directeur des metteurs en scène de Rufisque. Il y a beaucoup de jeunes que j’ai formés à Rufisque et qui nous ont rejoints. Pour cette année, il y a au moins six compagnies de Rufisque qui sont programmées sur les quinze devant se tenir. Dans chaque troupe, sont sélectionnées deux personnes devant prendre part aux ateliers de formation organisés dans le cadre du festival. Ils sont impliqués à un degré supérieur. Dans l’association ‘’Kepaaru Maam’’, vous trouverez des gens qui viennent d’horizons divers, mais le comité directeur est constitué de beaucoup de Rufisquois.

Quels sont les problèmes auxquels vous êtes confrontés dans l’organisation de manière générale ?

C’est un problème financier qui se pose souvent. Ce n’est pas lié à un problème de soutiens, mais au fait qu’on les reçoit tard. Des fois, les budgets ne sont pas mis en place. Je reconnais – c’est important pour moi – que la mairie de Rufisque nous accompagne chaque année, de même que celle de Rufisque-Ouest. Par contre, je n’ai jamais reçu de soutien de la part du conseil départemental ou des autres communes. C’est pourquoi, d’ailleurs, j’ai décidé de ne plus leur en demander. J’ai décidé de voler de mes propres ailes et ceux qui veulent bien soutenir cette initiative nous rejoindront naturellement. Je commence à m’ouvrir et à aller vers des gens sur qui je peux compter. Dans ce cadre, j’ai pu bénéficier du soutien du sous-préfet de Dakar-Plateau, M. Djiby Diallo. Pour l’édition de l’année dernière et la présente, il nous a énormément soutenus. Je l’en remercie. Il est le parrain officiel de la 5e édition.

Des difficultés donc, il ne peut en manquer. C’est à nous de voir comment faire pour que ce festival demeure. Si on réussit à le faire cette année correctement, on aura réalisé un grand pas.

Au bout de cinq ans, de manière concrète, quelles sont les retombées notées ?

Au moins, il y a plus de 500 comédiens qui ont pu bénéficier de séances de formation. Il y a au moins une centaine de personnes qui ont bénéficié de formations en sons et lumières. Il y a aussi au moins une cinquantaine de compagnies qui ont joué durant le festival et qui ont vu, après, des opportunités s’offrir à elles. Pour nous, c’est une victoire. Il y a une association qui est née et qui regroupe plus de 80 personnes. Elle se réunit chaque mois pour échanger autour du festival. Ses membres cotisent pour la tenue de cet évènement. L’association a pu monter des projets pour ses membres. Il y a aussi la population de Rufisque qui jouit de ces spectacles de qualité. Il ne faut pas sous-estimer cela. Il y a beaucoup de personnes qui attendent ce rendez-vous chaque année. Pour moi, tout cela est important.

Parlons maintenant du quatrième art en général. Comment appréciez-vous l’évolution du théâtre au Sénégal ?

Je l’apprécie positivement. Malheureusement, ce n’est pas toujours médiatisé. Mais il y a maintenant deux ou trois ans, il y a des comédiens qui sont courus à l’extérieur où ils monnayent leur talent. Ils participent à des créations en Europe. Il y a Sorano qui a pu le faire. Je peux citer aussi Matar Diouf, Leyti Fall, la compagnie Kaddu Yarax, etc. C’est important. Il  y a, à côté, de grands noms du théâtre au niveau mondial qui viennent au Sénégal pour animer des séances de formation. Le théâtre sénégalais y gagne. Ce qui reste à parfaire, c’est la formation. Même si on a rouvert la section Art dramatique de l’Ecole nationale des arts, il faut travailler à ce que la formation ait plus d’ampleur. Il faut qu’on revoie les choses. On doit arriver à régler le problème du statut de l’artiste. Il faut qu’on arrive à faire profiter aux comédiens de la banlieue des séances de formation. Il faut une décentralisation des spectacles de Sorano. Il faut que Sorano aille à l’intérieur du pays et que les comédiens de ces villes puissent venir prester à Sorano. Si on arrive à faire tout cela, on gagnera plus de choses.

Le théâtre sur les planches, on n’en voit presque plus…

(Il coupe) Je le dis tout le temps. La télévision tue le théâtre. On ne cessera jamais de le dire. La création théâtrale est très chère. On répète pendant au moins trois mois. Il y a le transport, les costumes, la régie, l’écriture, etc. C’est cher. Malheureusement, au Sénégal, je dirais même en Afrique, on passe trois mois à créer pour jouer le spectacle deux ou trois fois. On n’a pas cette politique qu’ont les pays européens ou même maghrébins où, pour une création, on peut avoir au moins une vingtaine de dates. On est à peu près sûr de pouvoir rentabiliser sa création. Au Sénégal, cela n’existe pas. Les gens préfèrent rester dans leurs chambres et y suivre des pièces de théâtre. C’est pour cela que je dis que la télévision tue le théâtre à petit feu. Les gens se ruent vers ça parce qu’ils y gagnent de l’argent. Ils y gagnent en notoriété, en business et en argent.

Si ici c’est la télévision qui attire les comédiens, ailleurs en Afrique, les professionnels vont vers le one man show. Considérez-vous que cela aussi c’est faire du théâtre, un monologue par exemple ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que certains font de choses en se disant qu’au plan pécuniaire, artistique, ils peuvent gagner des choses. Un one man show est beaucoup plus léger. Il est simple de participer à des festivals, parce que souvent le comédien n’est accompagné que de son metteur en scène. On n’a pas à partager un cachet avec 10 autres, par exemple. C’est plus commode. Je commence à voir en Afrique des festivals de monologue. Le format est souple. Quand on organise un festival normal, on invite des compagnies qui peuvent être constituées de 20, 10 ou encore 5 personnes. C’est lourd. Mais il ne faut pas que les gens se focalisent sur cela.

A votre avis, au Sénégal, que faudrait-il faire pour relancer le théâtre ?

Il faut que le théâtre sénégalais soit subventionné. Ce n’est pas compliqué. A travers la Direction des arts, les autorités sont en train de réaliser cela. Les centres culturels régionaux reçoivent les demandes des acteurs culturels porteurs de projets, de créations qui souhaitent être soutenus. Je veux tout de même lancer un appel à l’endroit du président de la République qui a octroyé 2 milliards au cinéma. Le théâtre, au moins pour une année, peut avoir 800 millions ou même un milliard. La création cinématographique a été boostée. Si, aujourd’hui, le théâtre sénégalais est subventionné, les festivals accompagnés, la formation soutenue, la distribution de nos œuvres assurée, le statut de l’artiste réglé, il n’y aura plus d’obstacles. Je veux encore demander une salle de spectacles pour Rufisque. Il y a le Centre culturel Maurice Guèye qui nous reçoit. Mais il est en même temps un terrain de sport. On a besoin d’une salle de spectacles. Le Cdeps de Rufisque doit être rénové. On a une grande salle là-bas. C’est une demande à l’endroit de la mairie de Rufisque, mais également au ministre de la Culture.

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