Télétravail et « semi-remote » : l’avenir du travail se trouve-t-il hors des bureaux ?

Pour de nombreux employés, le télétravail est un aménagement du temps de travail avantageux. Mais cette disposition encore à la traîne en France ne convient pas à tous les profils et toutes les situations.

L’an dernier, l’entreprise qui hébergeait le service wordpress.com a fermé ses magnifiques bureaux situés à San Francisco. La raison invoquée ? « Plus personne ne se pointait au taf… »

Il faut dire qu’Automattic, l’employeur en question, a toujours laissé à ses 550 salariés l’opportunité de choisir entre travail à distance (avec remboursement des cafés consommés chez Starbucks) ou sur place. Les locaux, eux, étaient seulement présentés comme un espace de co-working pour qui le désirait. Jusqu’au jour où le maintenir est devenu un non-sens.

Pour une entreprise capable de faire entièrement travailler ses équipes à l’extérieur, l’économie de frais fixes liés à un bail commercial n’est pas négligeable. Mais le remote (le télétravail, comme on l’appelle en anglais) n’est pas une tendance de fond. Ainsi, Marissa Mayer, alors CEO de Yahoo, est connue pour avoir mis fin au travail à distance en 2013 dans l’entreprise de télécommunications, arguant que pour obtenir de meilleurs résultats, « les employés devaient travailler côte-à-côte ». Une idée qu’un certain nombre de RH rassembleraient sous l’expression « cohésion d’équipe ».

En France, le chiffre varie entre 8 % et 17 %, là où le taux moyen en Europe se situe autour de 20 %

Reste que ci et là, on observe que le télétravail gagne du terrain au sein de cultures d’entreprise qui n’ont pourtant pas de quoi rougir en matière d’émulation collective. Suppression des trajets, meilleure productivité, souplesse de l’emploi du temps familial, autonomie… Et si le fait de parfois travailler seul de chez soi était une meilleure façon de travailler ensuite avec les autres ?

Dans les entretiens annuels, le « semi-remote«  (le télétravail ponctuel) est parfois évoqué comme avantage pour un salarié en attendant une augmentation ou pour rendre moins douloureuse une hausse de travail. Planifiée de façon régulière ou déployée épisodiquement, cette solution d’organisation plaît de plus en plus, surtout depuis que certains salariés ont pu l’expérimenter lors de jours de grêve de la SNCF (et ainsi se rendre compte de ses bienfaits et/ou convaincre leur hiérarchie de sa viabilité).

En France, un début de changement de mentalité

Pratique pour l’employé et parfois également économiquement rentable pour les jeunes entreprises ne disposant pas de locaux assez grands pour accueillir toute une équipe en même temps, le travail à distance demeure pour autant une pratique difficile à quantifier. Le pourcentage national n’est pas connu avec exactitude, mais on le sait en deça de la moyenne européenne : selon les études, le chiffre varie entre 8 % et 17 % (alors que le taux moyen en Europe se situe autour de 20 %).

On observe néanmoins un aspect tangible : une évolution du cadre légal. En effet, depuis 2017, la loi a changé et se trouve désormais en faveur du salarié qui demande à télétravailler. Le rapport de force n’est plus le même puisque c’est aujourd’hui à l’employeur de motiver son refus. Mais pour en faire la demande, le salarié doit occuper un poste éligible à un mode d’organisation en télétravail tel que défini « soit par l’accord collectif soit par la charte élaborée par l’employeur et le CSE (ou le Comité d’entreprise en attendant la mise en place du CSE) s’ils existent », comme l’indique cet article de l’Humanité. Malgré cela, pourquoi le télétravail est-il encore à la traîne chez nous ? Sa pratique est-elle adaptée à toutes les situations ?

Ouverture sur l’international et flexibilité

« Le télétravail permet à mon entreprise d’employer 42 salariés répartis sur 12 pays et 7 fuseaux horaires », se réjouit Benoit Hediard, CTO d’Agorapulse, sur la scène du festival Web2Day qui a eu lieu à Nantes en juin 2018. Travailler depuis chez soi rend possible un large recrutement à l’international et donc, le fait de puiser dans un vivier de talents mondial. Dans le milieu de la tech, il n’est pas rare qu’une entreprise ait besoin de profils venant de pays différents. Et plus précisément dans le cas des développeurs, cela ne change pas grand chose que des lignes de code soient entrées à 15 h ou à 4 h du matin selon le fuseau horaire de la maison mère. « Sauf peut-être la maintenance, soit l’équipe à contacter quand on a un problème technique en live. Celle-là, bien entendu, doit rester joignable à tout moment », précise-t-il.

« Je bosse beaucoup mieux avec des gens qui bossent aussi autour de moi »

Et le co-fondateur de la boîte d’égrener la liste des avantages du télétravail : alors que sa boîte est basée à Paris, il peut habiter à Nantes, « une ville qui offre un bien meilleur cadre de vie pour le père de famille [qu’il est] » ; sans compter le fait que travailler loin du bureau parisien lui permet de rester concentré sur de longues tâches sans être interrompu.

Mais travailler à distance ne s’improvise pas. Maëlle, rédactrice pour un site spécialisé traitant de l’actualité des start-up, a expliqué à Mashable FR sa façon de s’approprier le télétravail dans son planning. À son arrivée dans la rédaction, on lui présente cette option comme un avantage auquel elle a le droit à raison de 2 jours par semaine, en commençant par une demi-journée afin de faire le test. « J’étais super contente d’avoir cette possibilité, sauf qu’en fait, au début j’ai eu un peu de mal », explique celle qui admet « bosser beaucoup mieux avec des gens qui bossent aussi autour de moi » parce quelle « a toujours été comme ça ». Finalement, la jeune femme a fini par trouver son rythme : « Je me suis rendue compte que pour moi, ce qui fonctionnait le mieux, c’était d’éviter les articles qui demandent trop de réflexion parce que sinon la tentation de faire autre chose quand tu cherches l’inspiration est trop grande. Donc j’essaye de faire plutôt des tâches en mode pilote automatique genre des brèves, des relectures d’articles, etc. »

Aujourd’hui, Maëlle consacre donc ses mercredi et vendredi à ces petites tâches à faire à la maison, ce qui lui permet de « profiter de son chien et de sa terrasse ». Le reste de la semaine, lui, est dédié aux missions qui demandent plus de concentration ; une activité qu’elle parvient mieux à réaliser entourée de ses collègues, un peu comme ces étudiants qui n’arrivent à bien réviser que dans une bibliothèque universitaire bondée. Une façon de faire finalement bien différente de celle de Benoit Hediard, qui préfère réserver les moments où il est seul aux tâches demandant le plus de concentration.

Savoir trouver la bonne équation

Bien sûr, il faut d’abord avoir en tête que le télétravail n’est pas adapté à toutes les situations. Marie, directrice artistique junior dans une grande agence de publicité, raconte : « Il est arrivé que l’on travaille chacun chez soi le temps d’une matinée avant de se rejoindre pour un tournage l’après-midi. Ces moments où je suis toute seule dans mon salon me rappelle ma période de recherche d’emploi. Je ne suis absolument pas productive et ça me donne le spleen puisque ce n’est ni un moment pour moi, ni un moment où je travaille bien. Depuis, j’évite donc autant que possible », raconte celle qui préfère dissocier son appartement de son espace de travail. Un peu comme les individus qui mettent un point d’honneur à ne jamais manger ou regarder une série dans leur lit.

Mais pour ceux que le remote intéresse, Benoit Hediard recommande d’identifier les meilleurs moments où travailler seul chez soi ou au bureau et en équipe. Selon le CTO, il faut conserver les instants d’émulation et de mise en commun des idées sur le lieu de travail. Pour cela, le Nantais a mis en place un rendez-vous régulier avec ses équipes : chaque lundi, il prend le train pour Paris afin d’échanger avec elles en face à face.

« Certains employés travaillent trop lorsqu’ils sont à distance »

Bien sûr, les applications telles que Slack simplifient beaucoup la communication à distance. Mais « rien ne vaut le fait d’être dans une même pièce », argue Olivier, architecte d’intérieur qui insiste sur l’importance du langage corporel et des regards pour éviter les malentendus. Sur ce point, le CTO d’Agorapulse préconise : « Et quitte à devoir se parler sur Slack, il faut se mettre d’accord sur des façons de faire : par exemple, dès qu’une incompréhension pointe le bout de son nez, il ne faut pas hésiter à s’appeler ». Il ajoute que la fonction « start a thread » devrait être davantage utilisée afin de répondre directement à un message plutôt que de venir alourdir un fil de discussion général. À bon entendeur.

Alors, être au bureau pour échanger avec les collègues et se mettre d’accord sur des directions à prendre, puis s’isoler pour exécuter ces mêmes missions, est-ce là la fameuse équation ? À condition d’être capable d’être productif chez soi ou à l’inverse, d’être aussi capable de s’arrêter au bon moment puisque toujours selon Benoit Hediard, « loin de ne pas assez travailler, certains employés travaillent au contraire trop lorsqu’ils sont à distance, ne sachant pas quand s’arrêter le soir ».

Rompre avec la culture du présentéisme

Dans 6 cas sur 10, le télétravail en France est informel, ce que l’on appelle du télétravail gris, autrement dit non déclaré.

Mais dans l’entreprise de Alexa Zangrilli, social media manager, « le télétravail a été fixé à 1 jour par semaine et il est un droit ouvert aux personnes qui sont dans l’entreprise depuis un an ». Le salarié peut le demander. « Lorsque cela a été accepté, mon contrat a été modifié avec un avenant modifiant mon adresse de travail », raconte-t-elle à Mashable FR. Elle poursuit : « J’ai choisi le mercredi afin de couper la semaine en 2. J’ai 2 h de transports par jour donc ça me permet de souffler un peu en milieu de semaine. Une collègue a choisi le vendredi pour pouvoir partir plus tôt voir ses parents en province par exemple ».

Finalement, la généralisation du télétravail est aussi la preuve d’un nouvel état d’esprit de l’employeur : pour bien travailler, un salarié n’a pas besoin d’être sous surveillance. Au contraire, concentration et productivité peuvent être plus importantes hors du bureau. À ce propos, l’article que vous venez de lire… a été rédigé en télétravail.

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