Obama n’est plus prophète à Chicago

Le projet de bibliothèque de l’ancien président est contesté dans son ancien quartier. Malgré Martin Luther King, malgré l’élection d’un Noir à la Maison Blanche, les habitants attendent toujours des progrès.

A 83 ans, le révérend Finley Camp­bell n’est pas de ceux qui se laissent décourager par un petit vent glacial. Les oreilles couvertes d’un passe-montagne, l’œil en embuscade derrière de grosses lunettes rectangulaires, le pasteur est venu manifester, en cette soirée du 7 mars, devant le Kent Hall, à l’université de Chicago (Illinois). Sur son pardessus, il a placardé une affiche qui lui donne un air d’homme-sandwich mais lui permet de ­garder les mains au chaud dans les poches. Sur l’affiche, il est écrit « Stop ».

Les manifestants sont pleins d’audace. Stop. Ce qu’ils veulent arrêter n’est rien de moins que le projet phare de Barack Obama, la ­bibliothèque présidentielle qu’il a choisi d’installer dans ce South Side de Chicago où il a fait ses classes en politique, le monument qui rappellera à la postérité que cent quarante-trois ans après l’abolition de l’esclavage, un Noir a accédé à la présidence des Etats-Unis. « C’est clair : on nage à contre-courant », ­reconnaît Anne Holcomb, qui distribue des tracts à côté du révérend, au nom d’Ethos, une association de défense de l’environnement et du « bien-être de la population ».

Le révérend Campbell a connu toutes les ­étapes de la lutte pour les droits civiques. Martin Luther King a été son professeur au Morehouse College d’Atlanta (Géorgie), au ­début des années 1960. Un demi-siècle après la mort du Prix Nobel, Chicago reste l’une des villes les plus « ségréguées » des Etats-Unis. Le South Side (753 000 habitants) est à 93 % afro-américain. Le Lincoln Park, dans le Nord, à 80 % blanc. Et les militants antiracistes en sont toujours à battre le pavé pour des logements abordables et des écoles décentes. Le « rêve » de MLK les a laissés sur le bord de la route ; la présidence « postraciale » de Barack Obama n’a pas mis fin aux inégalités. « Il y a deux rêves, corrige Finley Campbell. Le rêve pour les élites et la bourgeoisie noires : de ce ­côté-là, c’est un triomphe. Mais pour la classe ouvrière, ça n’a pas fonctionné. »

Au nom de ce deuxième rêve, le révérend Campbell n’a pas d’états d’âme à demander des comptes à Barack Obama, l’illustre voisin qui a fait ses classes de travailleur social à quelques kilomètres, dans les quartiers ­encore plus déshérités, encore plus au sud. Et il est loin d’être le seul. A l’intérieur de Kent Hall se tient une réunion d’information sur la construction du centre présidentiel qui doit être inauguré en 2021. La discussion est enflammée, passionnée. On s’y accuse de ­racisme, d’élitisme, de court-termisme.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *